Ici…,

10h30 : dans une cour d’école

1,2,3 soleil... Je suis toujours étonnée du plaisir que les enfants manifestent pour ce jeu. Courir à perdre haleine pour atteindre le soleil avant que le copain n’ait eu le temps de se retourner et se figer dès le plus petit signe de mouvement de sa part...

Frénésie de la course... Fulgurance de l’arrêt... Stop que l’enfant hurle à l’intérieur de lui pour que son cerveau freine son corps emballé et, tenir, tenir immobile, en retenant sa respiration, en calmant son rythme cardiaque, retrouver le calme pour ne pas bouger, pour tenter de gagner, de gagner quoi... La partie... Un morceau de soleil ? Attendre, attendre, encore  dans une présence totale, suspendu à tous prémisse de mouvement. Une seconde, une minute, le temps ne se compte plus...

Entre une mobilité débridée et une immobilité contrainte... le temps s’ouvre et s’étire.

12h54 : courriel de Guillaume. Claire souhaite nous rencontrer pour une séance de travail collectif. Premièrement, ouvrir son agenda et choisir quelle occupation je vais suspendre pour me rendre disponible. Deuxièmement répondre au sondage (et oui merci à l’outil informatique qui nous permet de sonder nos disponibilités !) pour parvenir à fixer une date commune dans un temps record.

Une date arrêtée, inscrite sur l’agenda... La promesse d’un possible à venir.

15h00 : une salle de cours, un candidat à la validation des acquis de l’expérience échange avec moi. Nous parcourons ensemble son écrit. Le candidat hésite, bafouille, il ne se rappelle plus, il y a longtemps maintenant... Qu’est-ce qu’il a fait ce jour-là avec ce jeune ? Mais, pourquoi c’est tellement important de dire tout ça ? Des idées, des mots oui mais des bribes de souvenir... Tout part un peu dans tous les sens... Le candidat s’agite sur sa chaise, souffle, se gratte la tête, non vraiment, c’est trop loin... Je lui propose, s’il en est d’accord, de se replacer ce jour-là, à ce moment précis de la rencontre avec ce jeune et de s’y voir comme dans un film... Nos regards se croisent. Puis les yeux du candidat fixent un point imaginaire, les mouvements de son corps diminuent jusqu’à l’arrêt total... Silence... Attente... Une fenêtre s’ouvre... Le candidat déroule le récit de cette rencontre, les mots ne sont plus heurtés. Ils jaillissent en flot continu, prononcés sur un ton intimiste.

    Un arrêt sur image... L’expérience d’un temps fécond, fécondant.

Ailleurs...,

« Euh… Excusez-moi ? Quelle heure est-il, s’il vous plaît ? »
« Je ne sais pas...me répond-elle, surprise de ma demande.

Et elle continue d’une voix douce et posée...

Dans mon pays, personne ne se pose jamais cette question.

Dans mon pays, le temps est libre... Il est... tout simplement. Il va et vient. Nul besoin de le mettre en cases…

Dans mon pays, je joue à touche-touche avec lui. Je ne gagne pas toujours mais ce n’est pas grave de perdre. Je le masse et l’étire dans tous les  sens et il aime bien ça. Et je m’amuse parfois à le retenir mais il n’est pas toujours d’accord. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est de me suspendre à son cou et l’étreindre...

Et dans ton pays, c’est comment ? »


Dans l’entre-deux...,

Que l’on soit d’ici ou d’un ailleurs, s’interroger sur son rapport au temps n’est pas une question naïve, futile ou inutile. Elle est essentielle pour moi, et j’ai conscience qu’il est difficile d’y répondre d’un seul coup de trait de crayon... Parce qu’elle interroge le rapport à soi et son rapport à l’autre.

Le temps n’est pas à considérer seulement d’un point de vue conceptuel. Je préfère l’appréhender comme une matière vivante, malléable, transformable, qui offre de multiples figures... Celles de  l’arrêt et de l’attente ont retenu mon attention aujourd’hui, comme force mobilisatrice et créatrice. Elles sont plus habituellement synonymes de passivité, d’ennui et de finitude. L’injonction au mouvement, à la rapidité et à la performance crée une empreinte indélébile dans nos circuits neuronaux, conditionnant profondément nos comportements dans toutes les dimensions de notre vie... Testez quelques-unes des « 101 expériences de philosophie quotidienne » de Roger-Pol Droit [1] si tant est que vous en doutiez.

D’autres ont su évoquer leurs expériences de l’attente et de la suspension du temps à travers la marche [2]. Et si vous avez gardé votre âme d’enfant, alors goutez au plaisir de lire « Anton et les rabat-joie » [3] et vous découvrirez comment Anton et ses copains règlent collectivement cette question...

 

Sylvie Molina

[1] Roger-Pol Droit, 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob (2002). Un grand merci à Isabelle... Je lui dois la découverte de cet ouvrage
[2] David Le Breton, Eloge de la marche, Métaillé (2000)
[3] Ole Könnecke, Anton et les rabat-joie, L’école des loisirs (2013)