Viser haut sans s'emmêler les pinceaux. Où l'apprentissage des échasses comporte quelques points communs avec l'animation collective. Y monter est difficile et jamais gagné d'avance, y rester est précaire, s'y endormir est impossible, se mouvoir avec est une course en avant, en descendre est rapide ! Petit panorama des embuches à prévoir et du plaisir à les surmonter.

En passant ce midi devant cette fresque de Sylvie Herzog-Ansel et Fernand D'Onofrio, place Dreyfus à Mulhouse, intitulée "Athlètes", je n'ai pu m'empêcher de penser à cette question posée samedi dernier par les habitants d'une commune dans le Doubs qui souhaitent organiser des cafés-citoyens : « Maintenant que le projet commence à être plus concret, c'est à la fois très motivant et en même temps, on se demande si on va y arriver... ».

J'y vais, j'y vais pas ?
D'abord, il y a la prise de risque et/ou la confiance en soi nécessaires pour se lancer... En fonction de la hauteur de la première marche à atteindre, le défi est plus ou moins grand. Dans tous les cas, il faudra décider si on y va un pied après l'autre ou les deux pieds joints. S'attendre, c'est évident, à ce que le cœur batte un peu plus vite, à ce que des images de chute traversent la tête, à ce que le stress injecte un peu d'adrénaline dans le corps.

Se lancer
Un impératif : aller au-delà de sa propre peur, ne pas (trop) l'écouter. Alors que l'ensemble de nos apprentissages nous prémunit contre la chute vers l'avant, c'est justement par là qu'il faut aller. Se jeter à l'eau comme on apprend à plonger. Le faire à plusieurs donne du courage.

Et une fois là haut ?
Une fois perché, la question essentielle est : est-ce que je me mets en mouvement ou est-ce que j'essaie de rester stable et immobile ? Bien évidemment, le choix n'est pas aussi binaire : peut-être justement que la stabilité viendra du mouvement. La chute aussi me direz-vous ? Tout à fait, c'est comme quand on apprend à faire du vélo, on n'a rien sans rien !

Regarder en bas ?
Là haut, quel luxe tout de même de pouvoir embrasser le paysage pour se faire un petit panorama des alentours. Gulliver au pays de Lilliput. C'est tentant et risqué à la fois : un seul coup d’œil vers le sol et c'est le vertige assuré. Prendre une telle hauteur n'est pas sans provoquer quelques mouvements du cœur. Mais peut-être le plaisir a-t-il besoin de cette sorte d'ivresse ?

Des pas de géant
Un pas d'homme, une fois sur des échasses, devient gigantesque. De quoi s'affranchir de quelques frontières : s'extraire du groupe, traverser une rue puis se retourner pour voir d'où l'on vient, changer de point de vue, enjamber un obstacle avec aisance. D'autant que vues de la haut, les distances paraissent réduites, comme atteignables. Tel le chat botté, se découvrir une énergie décuplée.

Retour sur la terre ferme
Aussi grisante soit-elle, la promenade en échasses a une fin. Arrive un moment où la redescente est nécessaire. Pour ne pas dérégler son horloge biologique. Pour ne pas s'habituer à tutoyer les cieux. Pour ne pas se prendre pour quelqu'un d'autre. Paradoxalement, ce retour à la terre ferme peut s'accompagner d'un sentiment de plénitude et de légèreté. Se défaire de ces encombrants ustensiles de bois et retrouver la sensation de soi, sans fioriture, sans apparat.

 

Guillaume Guthleben
 

> petite histoire des échasses